06/11/2016

Livres et films

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Quelques livres et films, lus et vus récemment, que vous recommande.

Livres

"Anthracite" de Cédric Gras. J'ai déjà lu quelques livres de Cédric Gras, jeune auteur (34 ans) qui a créé des Alliances françaises en Russie (Vladivostok) et en Ukraine (Donetsk). Ses livres précédents sont des récits de voyages, ou de longs séjours, en Sibérie en particulier. Ici, l'auteur choisit la fiction pour relater le début de la guerre civile dans l'est de l'Ukraine, en 2014, quand, après la révolution de Maïdan à Kiev, une partie de l'Est russophone de l'Ukraine s'engage dans la sécession. Il s'agit ici d'un road-book (et non d'un road-movie) qui réunit deux amis d'enfance, des Ukrainiens russophones, l'un directeur de charbonnage, l'autre chef d'orchestre à l'opéra de Donetsk, qui sillonnent le Donbass (région industrielle et minière de l'est de l'Ukraine), en plein chaos sécessionniste. Armée ukrainienne, milices séparatistes, bandits, bataillons d'extrémistes nationalistes ukrainiens de l'ouest du pays, tout cela s'entremêle, se tire dans les pattes. C'est baroque et poignant à la fois, souvent ridicule aussi. On apprend aussi plein de choses sur l'histoire du Donbass, qui fut l'une des régions industrielles les plus prestigieuses de l'URSS.

"Guerilla"de Laurent Obertone. J'avais beaucoup apprécié "Utøya", du même auteur, un livre addictif, puissamment écrit. Il retraçait l'aventure mortifère et criminelle d'Anders Behring Breivik, tueur de masse norvégien. Mais dans "Guerilla", Laurent Obertone montre clairement qu'il est un auteur pamphlétaire de la droite dure, de la droite identitaire ou de l'extrême droite (chacun choisira la qualification qu'il juge appropriée). Ici, c'est vrai, le récit est haletant, mais l'écriture est souvent lourde, emphatique, caricaturale, et l'histoire n'est pas réellement crédible : l'effondrement de la France en trois jours après une bavure en banlieue ! Lors d'une descente dans une cave à La Courneuve, un policier, paniqué, fait feu et tue six "jeunes", ce qui embrase les banlieues et déclenche une véritable insurrection de masse. Le chaos qui s'ensuit fait le jeu des bandes criminelles et des terroristes djihadistes. Les étrangers, les immigrés, les réfugiés sont présentés en bloc comme des hordes barbares, fanatiques, criminelles, assoiffées de sang et de meurtre. En face, des extrémistes de droite se préparent à une riposte violente. La lecture de ce livre, vraiment peu crédible et outrancier,  donnera un bon exemple des talents de polémiste d'une certaine frange de la droite identitaire.

J'ai lu successivement, avec le plus grand plaisir, trois livres de Marina Lewycka, écrivain d'origine ukrainienne installée en Angleterre. "Une brève histoire du tracteur en Ukraine" met aux prises un vieil Ukrainien, veuf depuis peu, avec ses deux filles quinquagénaires, qui voient d'un mauvais oeil son futur remariage avec une jeune Ukrainienne vulgaire, cupide et intéressée. J'en ai déjà parlé dans un billet précédent. 

J'ai enchaîné avec deux livres tout autant décapants, féroces mais aussi justes. "Deux caravanes" commence dans un champ de culture de fraises, dans le sud-est de l'Angleterre, où logent des travailleurs agricoles temporaires issus de nombreux pays différents (Ukraine, Pologne, Chine, Malaisie, Malawi...). Une jeune Ukrainienne de Kiev y rencontrera un fils de mineur de l'est de l'Ukraine (Donetsk). Tous ces personnages seront entraînés dans un tourbillon de péripéties baroques, souvent très drôles. Le livre apprend aussi beaucoup de choses sur la mondialisation, l'économie souterraine. 

J'ai poursuivi ensuite avec "Des adhésifs dans le monde moderne". La narratrice, que son mari vient de quitter, vit à Londres et assure son gagne-pain comme journaliste free-lance pour des revues spécialisées dans les colles et les adhésifs. Elle rencontre une vieille dame pour le moins originale, Mrs Shapiro, une juive allemande à l'accent impossible, qui vit dans une vieille bicoque victorienne à moitié délabrée. Des agents immobiliers plus ou véreux, en cheville avec certains services sociaux, guignent la vieille baraque. La vieille dame cache de lourds secrets, que l'on découvrira peu à peu, ce qui permettra de revisiter l'histoire de l'Allemagne, l'émigration juive en Palestine...

"Ciel d'acier" de Michel Moutot. L'auteur, journaliste à l'AFP, avait couvert les attentats du 11 septembre 2001 à New York. Dans ce livre, qui est son premier roman, il choisit comme fil conducteur le travail des "iron workers" (les ouvriers du fer), les charpentiers du fer, à trois moments de l'Histoire : juste après les attentats du 11 septembre, quand les "iron workers" contribuent puissamment au déblayage des débris et au sauvetage des rescapés ; à la fin des années 60, dans le chantier titanesque de la construction des Twin Towers ; à la fin du 19ème siècle enfin, quand le travail dans les chantiers du fer (ponts ferroviaires, gratte-ciel) devient la spécialité d'Indiens Mohawks, établis dans une réserve aux confins de l'état de New York et du Canada. On suit trois générations de charpentiers mohawks qui, contrairement à une légende tenace, connaissent bien le vertige, eux aussi, mais ont appris à l'apprivoiser. 

"Sur les chemins noirs" de Sylvain Tesson. L'auteur, écrivain-voyageur souvent lyrique, attiré par les grands espaces et la solitude dans la nature ("Dans les forêts de Sibérie"), a fait une chute de plusieurs mètres depuis un toit montagnard, ce qui lui brisa les os et le crâne. Cabossé, couturé de partout, perclus de vis et de broches métalliques, ayant perdu l'usage d'une oreille, il émerge d'un long séjour à l'hôpital et décide de faire sa rééducation en traversant la France à pied, du Mercantour au Cotentin, en un peu plus de deux mois et demi, en automne. Parfois rejoint par un ami pour un bout de parcours, il choisit de traverser les régions les moins peuplées, les moins "aménagées" du pays, au fil des chemins de campagne, des sentiers, des itinéraires forestiers, tous chemins qui figurent en fins tracés noirs sur les cartes d'état-major. C'est une belle aventure, reconstructrice, et un hymne au rural profond, aux lieux éloignés, délaissés, une charge aussi contre le développement, l'aménagement, l'interconnexion. Le récit est beau et inspirant, mais l'écriture fait "trop belle", trop recherchée, alourdie de métaphores.

"L'Arabe du futur" de Riad Sattouf. C'est le troisième tome de cette autobiographie du dessinateur Riad Sattouf, de père syrien et de mère française. Comme dans le tome précédent, on est dans la Syrie des années 80, sous la chape de plomb de la dictature de Hafez el-Assad. Derrière les péripéties souvent très drôles, féroces, de la vie de cette famille, on voit aussi le poids des aliénations religieuses, des traditions oppressantes, de la médiocrité, de l'ignorance, du fanatisme. 

 

Films 

"Aquarius" de Kleber Mendonça Filho. Une femme, la soixantaine, critique musicale en vue, vit dans un appartement situé dans une résidence moderniste en bord de mer, à Rio de Janeiro. Un promoteur immobilier véreux guigne l'immeuble, pour le transformer de fond en comble, et à force de persuasion, a réussi à racheter tous les appartements, sauf celui de cette femme, qui refuse obstinément de quitter ce logement qui est toute sa vie. Elle résistera avec opiniâtreté et imagination, à toutes les pressions et les intimidations. Très belle interprétation de l'actrice brésilienne Sonia Braga.

"Voyage à travers le cinéma français" de Bertrand Tavernier. Pendant plus de trois heures, ce grand cinéaste revisite toute l'histoire du cinéma français, des années 30 aux années 60. C'est un plaisir pour les yeux et les oreilles que de revoir des pépites parfois oubliées, avec la parole sensible et passionnante de Bertrand Tavernier. Pendant la projection, j'ai pris note d'un grand nombre de titres de films, que j'ai retrouvé ensuite, sans difficultés, dans ma médiathèque préférée.

Commentaires

Cédric Gras, son bouquin m'intéresse bien sûr (j'aime l'auteur) mais je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à le trouver chez mon tôlier habituel (la Fnac des Ternes à Paris). Il faudra que je le commande.

Marina Lewicka, ça fait, aussi, partie de mes programmes de lecture même si elle écrit en anglais.

Laurent Obertone, j'ai essayé de lire un de ses bouquins ("La France, orange mécanique"). Il a un certain talent (il est moins bête et caricatural que ses condisciples) mais j'ai, quand même, vite décroché. A lire ou à essayer de lire, tout de même. Ça en apprend sur les schèmes de pensée de l'extrême-droite.

Sylvain Tesson, son dernier livre, je vais aussi essayer de le lire.

Sinon, il faut, bien sûr, avoir lu Riad Sattouf (les 3 tomes) et vu "Aquarius".

Bien à vous

Carmilla

Écrit par : carmilla | 2016-11-06 à 14.55

Pour ce qui est de Cédric Gras, je suis en train de lire un autre de ses livres récents : "L'hiver aux trousses" (trois longs parcours en Sibérie, chaque fois à l'arrivée de l'automne, saison que, comme moi, il adore).
"Anthracite", je l'avais facilement trouvé sur Amazon, à un prix modique.

En ce qui concerne Laurent Obertone, ça vaut vraiment la peine de lire "Utøya" (livre où on est littéralement dans la tête de Breivik), mais "Guerilla", ainsi que diverses interviews de l'auteur que j'ai pu lire ici et là, montrent bien que c'est un écrivain de la droite la plus radicale. Il a cependant un vrai talent de polémiste, un humour féroce qui tape juste, même si on n'est pas d'accord avec le fond idéologique de ses livres.

Écrit par : nuages | 2016-11-06 à 15.51

Bonjour Nuages,

Je viens de trouver et lire le bouquin de Cédric Gras "Anthracite".

En toute honnêteté, j'ai détesté ce livre que je n'ai même pas réussi à terminer. Ce ne sont que des clichés pro-Russes, c'est un livre de propagande ! Je l'ai tout de suite jeté dans ma poubelle !

J'aimais bien les précédents livres de Cédric Gras mais ça, c'est nul de chez nul !

Sur le plan littéraire, ça ne vaut rien ! C'est démonstratif, raisonneur. Il y a une littérature ukrainienne infiniment plus forte sur la question. Je suppose, malheureusement, que le livre de Gras (il porte un nom adéquat) sera traduit et se vendra bien en Russie.

Ce livre est faux ! Il en apprend davantage sur les Français que sur l'Ukraine.

Ne m'en veuillez pas pour ma véhémence !

Bien à vous,

Caimilla

Écrit par : carmilla | 2016-11-19 à 18.16

Je comprends que, en tant qu'originaire de Lviv, vous ayez été choquée par ce livre. Mais les pro-russes en prennent aussi pour leur grade...

Écrit par : nuages | 2016-11-23 à 15.15

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